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Curation, piège à cons ?

14 fév 2011   //   par Atchik-Services    //  6 Commentaires

musée


Pour comprendre ce qu’est la curation, il faut se reporter à un autre néologisme : l’infobésité (ou information overload), autrement dit la surabondance d’informations, cette accumulation considérable du volume de données disponibles en temps réel sur Internet. Ce « festin gratuit et délicieux », selon l’expression de Brian Solis, a tendance à devenir indigeste pour beaucoup d’internautes et de décideurs. Le PDG de Google rappelait récemment que l’humanité produit plus d’informations en deux jours que depuis le début de la civilisation à aujourd’hui. Chaque minute, 36 heures de vidéos sont postées sur Youtube, 3 000 photos sont envoyées sur Flickr, et 200 000 messages sont tweetés… Le paradoxe c’est qu’on n’est pas mieux informé pour autant car cette situation est source de confusion : trop d’infos tue l’info. Dans ces conditions, comment trier le bon grain de l’ivraie ? Comment discerner la vérité derrière les fausses rumeurs et toutes les déformations possibles ? Comment mettre de l’ordre et produire du sens dans cette masse informationnelle protéiforme ?


DU QUANTI AU QUALI


C’est à ce besoin précis que répond ce nouveau concept de « curation ». Philippe Meyer, universitaire américain spécialiste des médias, le disait déjà il y a quelques années : « Maintenant que l’information est tellement abondante, nous n’avons pas tant besoin de nouvelles informations que d’une aide pour traiter celle qui est déjà disponible. » « Curation » vient du terme anglo-saxon « curator » qui signifie littéralement « conservateur de musée ». La curation c’est avant tout trouver, regrouper, organiser et partager le meilleur et le plus pertinent contenu en ligne sur un usage spécifique. Le « content curator », c’est celui qui, grâce à différents outils, va trier l’information et fournir sur une thématique donnée les liens essentiels sans avoir à se perdre dans le maquis des posts, billets, fils RSS, et newsfeed en tout genre… C’est passer tout simplement du quanti au quali en redonnant tout sa valeur à l’information de qualité !


TOUS CURATEURS ?


Qu’on l’appelle « curation digitale », « content curation », « journalisme de liens » ou encore « agrégation éditorialisée », cette notion s’est imposée en quelques mois comme LE débat du moment. Signe de cet engouement pour la curation, la Social Media Week, une semaine de conférences gratuites autour des médias sociaux qui s’est tenue pour la première fois à Paris la semaine dernière, s’est ouverte sur une conférence consacrée à la curation. Organisée par la Région Ile-de-France, Pearltrees, Scoop.it et ReadWriteWeb France, elle a réuni sociologues, journalistes, blogueurs et web entrepreneurs dans un débat aussi passionné que passionnant. Dominique Cardon, sociologue chercheur au laboratoire des usages de France Telecom R&D et à l’EHESS, a rappelé qu’à rebours du cycle traditionnel de l’information, on publie désormais le contenu avant de le filtrer. Mais ce tri sélectif appliqué à la toile est-il vraiment nouveau ? Ne sommes-nous pas tous des curateurs, un peu comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir…Sur son blog Webtribulation, Valentin Pringuay souligne que « la curation, dans le fait de chercher des liens et de les partager avec ses lecteurs, est (…) quelque chose que des millions de personnes ont fait sur Twitter, sur leur blog, via Delicious, etc. sans jamais se considérer comme des curators » et craint un effet « community management » qui a conduit n’importe qui à se réclamer « community manager dès lors que son travail l’amenait à aller sur Twitter ou Facebook. »


Alors où sont ces fameux curateurs, à qui cette nouvelle mission de curation doit-elle être confiée en priorité ? Journalistes, blogueurs, documentalistes, experts ? On pourrait- légitimement- ajouter à cette liste les community managers, les veilleurs et les modérateurs. La liste des prétendants est donc longue et il était assez amusant d’observer lors de la Social Media Week chaque profession défendre ses prérogatives sur ce nouveau territoire. Une chose est sûre : la curation est forcément humaine et communautaire. Elle pointe les limites des recherches basées uniquement sur des algorithmes et défend l’idée qu’il vaut mieux se reposer sur des êtres humains pour accéder à des informations qualifiées (lire à ce sujet l’excellent article de Tom Foremski dont Cédric Giorgi avait donné un petit résumé sur TechCrunch). C’est une vision anti-Google qui remet en cause la suprématie des moteurs de recherche et du SEO. Et à ce titre on a plutôt envie d’y souscrire. La techno n’est pas complètement absente de cette problématique puisque pas moins de 20 nouvelles plateformes pour effectuer la curation au quotidien ont vu le jour les six derniers mois. Pearltrees et Storify, pour ne donner que ces 2 exemples, ont su s’imposer comme des références en termes de veille informationnelle. Citons aussi le dernier-né : Scoop.it, lancé fin 2010, et dont la version bêta est plutôt convaincante. Mais tous ces outils ne sont que de nouvelles plateformes de bookmarking…


CREATION VS DIFFUSION


Au fond, la qualité des contenus du web social est l’enjeu principal de la curation. Dans ce nouvel espace public désintermédié, la curation traduit le besoin de remettre de la « médiation » et d’ajouter une nouvelle « couche média » pour reprendre l’expression de Benoit Raphaël, Co-fondateur du Post.fr et fondateur de la Social Newsroom. La seule question d’intérêt dans tout ce débat est de savoir si les curateurs nous permettront d’accéder à de meilleurs contenus ? Est-ce que le search social est la réponse idoine au fatras de données qui nous submergent ? Seul l’usage apportera une réponse claire mais il est permis d’ores et déjà de s’interroger. D’abord sur le statut du curateur/émetteur puisque nous sommes sur un registre éminemment social, donc éminemment subjectif, ce que Guillaume Decugis, DG et Co-fondateur de Scoop.it, assumait parfaitement à la conférence de la Social Media Week. Selon le baromètre La Croix/TNS Sofres qui mesure chaque année le rapport des Français aux médias (dont Internet), et dont les derniers résultats viennent de paraître, l’intérêt de nos compatriotes pour l’information ne se dément pas mais ils doutent de plus en plus de l’indépendance des journalistes et leur reprochent d’être trop sensibles aux pressions économiques et politiques. Pas sûr que la curation, qui témoigne comme le déplore Cyrille Frank sur Mediaculture « d’une emprise du marketing de plus en plus fort sur les métiers de l’information », soit de nature à rétablir cette confiance.


L’autre dimension qui nous interpelle touche à la création de valeur. Nombreux s’accordent aujourd’hui à reconnaître que tous les contenus ne se valent pas, et c’est une très bonne nouvelle si on se remémore les élucubrations de la fièvre 2.0. Ce n’est pas parce que tout le monde peut écrire derrière son écran tout et son contraire que nous sommes mieux informés, c’est même très exactement le contraire qui est en train de se passer. Loin de nous l’idée d’abonder dans le sens d’Alain Finkielkraut ou de Denis Olivennes qui voient Internet comme une poubelle et un danger pour la démocratie (vision que l’actualité internationale vient de contredire admirablement), mais le processus de démonétisation des contenus représente une menace réelle. Car ce qui a de la valeur, c’est le contenu de qualité, et faire un contenu de qualité, c’est un métier ! Le web a besoin plus que jamais de rédacteurs, d’éditeurs, en un mot de médias et la plus grande critique que l’on puisse formuler à l’endroit de la curation est de déplacer encore une fois la chaine de valeurs vers la diffusion. Certes ce travail de recherche, de tri et d’éditorialisation est absolument nécessaire, mais la valeur doit d’abord et surtout rester attachée à la production de contenus. Si le déploiement des services de curation devait se résumer à monétiser un contenu produit par d’autres, alors là nous serions effectivement face à une nouvelle mystification qui alimentera le débat déjà « riche » qui oppose dans le numérique créateurs et distributeurs.


Eric


6 Commentaires
  • Bonjour merci de cet article et de la référence à la conférence que j’ai contribué à mettre en place (je fais partie de Pearltrees).
    J’ai deux remarques. D’abord l’activité de curation n’est pas nouvelle… En France on appelle généralement cela édition et c’est le rôle du rédacteur en chef, du commissaire d’exposition, du programmateur de salle, du DJ, etc. En gros dès qu’il existe un média, il y a un responsable de son édition. Forcément, aujourd’hui où grâce au Web tout devient média, marque, gens, institution, label, etc. parce que la création de contenu est devenu accessible à tous.
    Donc seconde remarque, ce qui est nouveau c’est que des plateformes dédiées à la curation (dont Pearltrees) proposent de démocratiser l’activité. C’est cette nouveauté qui fait le buzz. En fait, nous pouvons aujourd’hui tous devenir éditeur de contenus et organiser nous-même le Web.

  • Pour conclure, je ne vois pas bien où il y a piège!

  • Très bon billet qui pose l’enjeu de l’agrégation bête et simpliste (que plusieurs croient à tort être de la curation) contre celui de ce que je crois être de la véritable curation (l’organisation de l’expression d’autrui, certes, AVEC de l’édition, c’est-à-dire contenant une production originale de sens AUSSI et donc, espérons-le, un contenu de qualité qui ajoute une valeur).

    Vous abordez aussi des questions assez semblables à celles de Christophe Benavent dans son billet du 13 février 2011 intitulé:

    La douleur du curateur
    http://i-marketing.blogspot.com/2011/02/rage-de-dents-paper.html

    Voici mon commentaire au sujet de ce dernier billet:

    J’apprécie votre critique « douloureuse » envers l’enjeu de la curation et des « curateurs de contenus ». Elle exprime à merveille les doutes et les craintes (non sans certains fondements) à leur égard.

    Cependant, votre critique repose sur une conception (ou une compréhension) plutôt limitée et étroite de ce que peut être la curation de contenus.

    En effet, votre billet donne l’impression que le curateur n’est qu’un vulgaire agrégateur « qui n’écrit pas, ne produit pas, a peu d’idées, mais fait de la censure un art ».

    Si on entend généralement dire que la curation consiste à organiser et à canaliser l’expression, tandis que l’édition est l’activité d’expression même, c’est à dire la mise en récit de l’information (la production d’une idée originale), on sait aussi que la curation peut (doit) reposer aussi sur l’édition.

    Un curateur qui ne justifie pas son tri ou choix de contenus, qui ne soumet pas d’idées nouvelles, de commentaire, de glose ou de mise en contexte n’en est pas un; il n’est qu’un simple agrégateur. C’est Google News, par exemple

    C’est un peu comme si vous disiez que les bibliothécaires ou les professeurs sont, à l’instar des curateurs, des « recycleurs de déchets », parce qu’ils ne sont pas eux-mêmes les producteurs des oeuvres et des lectures qu’ils proposent.

    Pourtant, mes professeurs (et les bibliothécaires) ont toujours justifier leurs choix et leurs recommandations de contenus. Le véritable curateur doit faire de même.

    Je vous remercie.

    Patrice Leroux

  • Bonjour,

    Merci pour cette article sur la curation. J’aimerais y apporter une précision et une remarque:

    Précision sur la définition de la curation:

    La curation ne réfère pas seulement à l’activité de tri de l’info mais aussi à sa contextualisation et à son partage: c’est un moyen d’expression! A ce titre Scoop.it (disc: je suis un des fondateurs) n’est pas un système de bookmarking mais un média; sorte de blog simplifié. Exemples très variés de sujets créés par curation via Scoop.it:

    http://www.scoop.it/t/geolocalisation
    http://www.scoop.it/t/violins
    http://www.scoop.it/t/coveting-freedom

    Remarque sur la mission de la curation:

    La curation ne prétend pas être la solution ultime à l’infobésité. Elle offre juste une approche complémentaire au SEO. Pourquoi serait-ce un piège? L’erreur serait de croire que les curateurs vont remplacer les robots. Non, le point est: ceux qui par passion et par expertise font de la curation créent une valeur: sans ajouter de contenu (déjà suffisant), ils extraient « leur meilleur », le mettent en scène, l’organisent et le partagent.

    Cet acte résout-il tous les problèmes du web et remplace-t-il tous les outils du web? Non, et personne ne le suggère je crois.

    La passion et l’expertise des curateurs apportent-elle une amélioration? Oui – variable bien sûr selon leur talent, comme pour toute activité humaine.

    Pouvons-nous tous être curateurs? Il faut de la passion ou de l’expertise, ainsi que l’envie de partager. Mais grâce aux outils récents, plus besoin de talent de technicien ni d’écrivain ni de beaucoup de temps. C’est ça qui est intéressant et nouveau.

  • Bonjour, merci pour cet article intéressant. Je suis le fondateur de Faveeo.com ce sujet m’intéresse donc particulièrement!

    Je dirais simplement pour ma part, qu’il est illusoire de penser que la réelle curation se fera seulement « manuellement ». La proportion d’internautes qui vont prendre le temps de poster des liens et de rassembler des informations pour leurs lecteurs sera relativement petite, surtout s’ils doivent le faire sur un réseau externe / une nouvelle plateforme. De plus, la curation telle que proposée actuellement est une nouvelle manière de partager volontairement avec un réseau qui nous « suit », mais cela ne revisite pas du tout le concept sur lequel est basé sur le web social aujourd’hui.

    Bref, je crois que l’avenir du web social se trouve non pas dans la curation humaine, mais dans la curation humaine assistée… Quand tous les internautes pourront potentiellement être automatiquement des curateurs, on assistera à l’éveil du vrai potentiel du web social!

  • Tout le monde peut-il sélectionner / organiser et editorialiser les textes, images, videos, audios, etc… sur le net .

    Oui.

    ça s’appele le social-heapcasting et ça date de …2008

    Explications : http://shr.im/qI9a

    Exemples http://bit.ly/eaN8bB // http://bit.ly/ed6gbg

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